Philo & Cie

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Philo & Cie n˚6 – Transmission, friture sur la ligne des générations

  • ISBN : 978-2-89578-416-6/ ISSN : 1927-7164

 En finir avec le conflit des générations

Éditorial de Giovanni Calabrese
Sous quelque angle qu'on l'envisage, l'histoire du Québec depuis le milieu du vingtième siècle, apparaît comme une succession de conflits de génération. Ces conflits sont peut-être ce qui reste comme possibilité de drame collectif dans toutes les sociétés pacifiées, mais ils donnent sans doute ici plus qu'ailleurs une coloration dominante à l'ensemble de la période. On se souviendra à cet égard qu'on date le plus souvent l'entrée du Québec dans la modernité par la publication du manifeste automatiste de 1948. Comme on le sait, ce texte n'est qu'accessoirement une prise de position esthétique et d'aucune façon le contre-pied d'une école antérieure, ce qui est pourtant en général le cas des mouvements littéraires ou artistiques au moment de leur lutte pour la reconnaissance. L'histoire ultérieure est donc ainsi mise sous le signe du «refus global», qui ne cessera d'être reconduit par les générations suivantes et adapté à leur situation. Du moins dans l'ordre de la représentation. Une histoire des personnes et des institutions nous apprendrait sans doute autre chose, savoir ce qui assure parallèlement à ces conflits répétés et finalement superficiels la continuité réelle de la société qu'on fait chaque fois semblant de révolutionner. Entre-temps, l'image de conflits intergénérationnels s'impose avec une force descriptive que les médias ne cessent d'amplifier. De nos jours, à les entendre, ne change-t-on pas de génération au rythme de l'apparition sur le marché des derniers gadgets techniques ou à celui des fluctuations de la Bourse? Il en résulte le sentiment que ces types de conflit sont de plus en plus nombreux et qu'ils seraient presque devenus un mode d'être « naturel ».
Après Refus global, il reste qu'un des moments forts de ce régime est celui qui, dans les années 1980, a vu l'émergence de la génération X. On ne s'étonnera pas qu'une sorte de manifeste traduisant son état d'esprit ait pris le titre d'Acceptation globale (Boréal, 1986) signé par François Benoit et Philippe Chauveau. Une acceptation qui n'en est pas moins un rejet radical et violent de la génération précédente. […] La même impatience d'en découdre se rencontre quelques années plus tard dans La chasse à l'éléphant de Richard Martineau (Boréal, 1990), dont le titre traduit déjà le violent désir de se débarrasser de cet animal encombrant que sont les baby-boomers.
Sur un tout autre ton, avec d'autres méthodes et surtout centrée sur des thèmes religieux et spirituels, la grande enquête menée sous la direction de Jacques Grand-Maison et Solange Lefebvre fera de manière plus systématique l'inventaire des griefs, des déceptions et des désirs qui s'affrontent au cours de ces années et qui n'ont pas encore fini de stimuler l'imaginaire d'un rapport intergénérationnel conflictuel.
Ce sont des repères comme ceux-là qui sont à l'origine de ce numéro, qui s'interroge tout autant sur la transmission elle-même que sur les parasites qui la brouillent. Mais il y également ceci. On assiste régulièrement, depuis une dizaine d'années peut-être, à des efforts sérieux pour renouer des liens, pour mettre fin à l'esprit d'antagonisme que le Québec cultive depuis trop longtemps. À cet égard, le travail de l'Institut du nouveau monde dont nous entretient Michel Venne dans ces pages est remarquable. Faire participer les jeunes à la vie publique, les mettre en contact de manière constructive avec ceux qui le sont moins, leur permettre de s'exprimer, voilà une façon d'essayer de mettre fin au divorce générationnel. Génération d'idées, un autre organisme créé il y a quelques années, offre également aux jeunes de vingt à trente-cinq ans «un espace propice à l'expression d'idées porteuses en vue de faire face aux défis à venir de notre société».
Ces initiatives méritent bien sûr respect et encouragement. On ne peut en même temps s'empêcher de se demander, et c'est une question qu'ils se sont sans doute spontanément posée, si, par leur existence même, ces lieux qui accueillent «les» jeunes ou, de manière générale, les «générations» comme s'il s'agissait de populations sinon homogènes du moins liées par des pratiques, des convictions et des intérêts communs, ne reconduisent pas le conflit intergénérationnel sous une autre forme: celle qui fait de la structure générationnelle la clé de la compréhension des rapports sociaux et de la dynamique sociale. Or c'est peut-être justement de cela qu'il faudrait se débarrasser.

 

Philo et Cie n˚6 septembre-décembre 2013


  • Artiste invité : La librairie
  • Entretien : Christian Nadeau
  • Dossier : Transmission, friture sur la ligne des générations